Dès le premier jour, les files d’attente s’allongent dans la fébrilité de l’attente de découvertes cinéphiliques. Les fidèles (parfois depuis le début du Festival avec Jean-Loup Passek, le créateur), se retrouvent et échangent heureux de se revoir. Les organisatrices (Prune Engler, déléguée générale et Sylvie Prat, directrice artistique) tiennent bon la barre, avec souplesse et sourire, entre programmation, partenaires, ouvertures sur la ville et la région, invités, rencontres de professionnels. Sans compétition, sans paillettes, ce festival réunit des spectateurs curieux, prêts à toutes les découvertes et fidèles. A la fin, on se salue, à la fois heureux et frustré (de ne pas avoir vu tous les films souhaités) : “à l’année prochaine ! ”

Festival de La Rochelle 2017, record d’affluence : 90 072 entrées (2016 : 86 000).

Wang Bing est venu présenter Bitter money (que j’ai vu à la Mostra 2016) qui est un magnifique documentaire sur des jeunes migrants qui viennent travailler dans l’industrie textile, chacun croyant trouver le bonheur par l’argent. Un film puissant où Wang Bing laisse chacun exprimer ses rêves, ses regrets.
Wang Bing s’est étonné de l’assiduité du public remplissant la grande salle (366 places) au 8ème jour de festival et à 10h du matin !
La section Rétrospectives  apporte le bonheur de visionnements sur grand écran même des films les plus connus comme Fenêtre sur cour ou La mort aux trousses. Pour les fans de Hitchcock, 32 films sur les 53 réalisés. La période anglaise, moins connue, a été privilégiée (20 films) dans la programmation proposée.
Avec Michael Cacoyannis, 5 films, dont des comédies des années 60, ont fait découvrir Elli Lambetti, excellente actrice, (Le réveil du dimanche (1954), La fille en noir (1956), Fin de crédit (1957)). Des films pleins de la vigueur du peuple grec et qui ont révélé la maîtrise d’un cinéaste bien négligé.
Affluence à l’intégrale de Andrei Tarkovski (en parallèle avec celle à la Cinémathèque de Paris ; donc une chance inouïe !). J’avais, comme beaucoup, le souvenir d’un cinéma difficile. J’ai visionné en premier Le miroir qui a confirmé mes souvenirs, mais Le sacrifice avec ses images fulgurantes et les propos d’Alexandre, sur la nécessité de renoncer à une vie stable pour en construire une nouvelle, m’ont portée à continuer la découverte avec L’enfance d’Ivan, un noir et blanc magnifique et une maîtrise dramatique où se mêlent rêves d’Ivan et réalisme de la guerre destructrice sans une seule scène de guerre. Par contre, dans Andrei Roublev, la violence s’impose jusqu’au silence de Roublev dans son rapport à l’art et à l’Histoire.

Chaque jour, à 16h une Rencontre avec ou autour d’un cinéaste.
Une intéressante rencontre autour du cinéaste russe permet de renoncer à chercher le réalisme dans les images mais à le trouver en s’associant à l’émotion intérieure du personnage et à son rapport à l’Histoire. Le rêve est le moment de liberté qui permet d’échapper à la peur. Tarkovski, c’est l’humanité partagée par laquelle ses films restent intemporels.
Autre rencontre passionnante avec Volker Schlöndorff (Hommage avec 11 films) animée par Michel Ciment.
Quelques moments de détente, à ne pas refuser, avec la journée “En compagnie de Jean Gabin” (Gueule d’amour, l’éblouissant French Cancan, mais La vérité sur Bébé Donge m’a déçue), et pourquoi pas des Laurel et Hardy présentés avec enthousiasme par Serge Bromberg qui vient régulièrement avec des films retrouvés et restaurés.
“L’hommage au cinéma israélien d’aujourd’hui” m’a permis de visionner le documentaire Cinq caméras brisées de Emad Burnat (arabe palestinien) et Guy Davidi (israélien) que j’avais raté à sa sortie en 2012. L’expression d’une passion de filmer au quotidien un village palestinien en lutte pour sa terre et de témoigner de l’opposition non-violente à l’armée. Le fil rouge va du 3ème anniversaire (temps de l’innocence) du fils d’Emad, jusqu’à 5 ans plus tard lorsque le gamin dit vouloir tuer un soldat israélien. Un film plus fort que toute fiction.
En contraste, Latifa, le cœur au combat (sortie le 4 octobre) a été une soirée d’émotion autour de cette mère dont le fils a été tué par Mohamed Merah. Cyril Brody et Oliver Peryon suivent dans ses déplacements (écoles, prisons, centres de réinsertion) la “Gandhi” qui, par ses discours simples veut éradiquer la haine, la peur entre les communautés pour une laïcité apaisée. Plans larges sur les publics rencontrés et gros plans sur le visage serein de Latifa mais où les larmes semblent toujours prêtes à sourdre.

En 8 jours, visionnement de 32 films et cependant ce fut une sélection personnelle frustrante puisqu’elle ne m’a pas permis de connaître plus le colombien Rubén Mendoza. Le documentaire inédit El valle sin sombras (2015)(tourné après la catastrophe d’Armero de 1985), ou la fiction inédite (2013) De la terre sous la langue ( montrant la dureté d’un riche propriétaire terrien prêt à tout pour faire fructifier son domaine) confirment qu’il y a un cinéma sud- américain à suivre et à diffuser.

Le temps manque pour la section “D’hier à aujourd’hui” (films anciens restaurés) qui permet de beaux moments de découvertes comme la lyrique épopée de la solidarité humaine de Notre pain quotidien de King Vidor (1934). Un magnifique noir et blanc qui est un message émouvant aux hommes d’aujourd’hui (sortie le 18 octobre).
Nuages épars (1967), le dernier film de Mikio Naruse, dépeint avec délicatesse l’amour partagé impossible d’une jeune veuve qui accepte les tabous de la société japonaise de l’époque.

La section “Ici et ailleurs” est bien trop tentante avec des inédits et surtout les avant-premières (sélection cannoise). The square de Ruben Ostlund (Palme d’Or, sortie le 11 octobre) a laissé de marbre le public qui ne pouvait déclarer le film comme nul mais les outrances sont trop longues, dans la critique de l’art contemporain et de la société bourgeoise suédoise.
Cuori puri de Roberto de Paolis (Italie), un premier film qui a obtenu tous les suffrages par le scénario, la mise en scène et le jeu des deux protagonistes. Agnese, 17 ans, d’une communauté catholique où arriver vierge au mariage est préconisé pour les jeunes , Stefano, travailleur précaire, de milieu défavorisé. Un contexte de périphérie avec un camp rom. Une histoire d’amour peut-elle naître ?
Une caméra nerveuse qui accompagne les mouvements et donne l’impression de partager l’énergie des personnages.
Le cinéma italien sait (contrairement au cinéma hexagonal) rester ancré dans la réalité sociale.
Autre film italien, L’intrusa de Leonardo Di Costanzo, est plus proche du docu-fiction. A Naples, une mère avec ses deux enfants mais épouse de camorriste notoire, se fait accepter dans un local d’un centre aéré pour enfants défavorisés. La femme a trahi la directrice en cachant son mari et suscite un rejet parmi les mères du quartier (autres victimes de la Camorra). Le centre doit fermer malgré les efforts de Giovanna, la directrice. Un film ancré dans la société napolitaine où vie sociale et camorra sont indissociables.
Out (sortie le 2 août), premier film slovaque présenté à Cannes et aussi premier long métrage de György Kristol : un cinquantenaire perd son travail et décide d’aller, avec un contrat d’emploi, en Lettonie. Road movie à évolution ubuesque qui devient un voyage initiatique.
Un film à ne pas manquer, Faute d’amour (sortie le 20 septembre) du russe Andreï Zviaguintsev, même s’il est difficile à supporter par la violence verbale qui le parcourt. Un scénario simple : Un couple, en instance de divorce, se déchire; haine réciproque et rejet commun du fils de 12 ans, Aliocha. L’enfant disparaît. Fond social, importance du sexe, le père ne veut pas avouer son projet de divorce car son chef est un orthodoxe intégriste. La police est incompétente pour la recherche d’Aliocha et se décharge sur un groupe de bénévoles (genre brigade disciplinée et responsable). Pendant les recherches, il semble que les parents aient retrouvé un sens de responsabilité mais il n’en est rien..
Après un film traversé par la haine (que le spectateur a du mal à supporter) entre les protagonistes restés enfermés dans leur égoïsme, aucun n’est heureux, il n’y a aucun espoir. Belle photographie.
Deux autres films “coups de coeur” :
. Prosoki (sortira le 11 octobre sous le titre Taxi Sofia), du bulgare Stephan Komandarev est un ovni par le parti pris du plan séquence dans chaque épisode. Un rythme et une dramaturgie soutenus : Un chauffeur tue le banquier qui lui réclamait un énorme pot de vin en échange d’un prêt, puis se suicide. Le film se passe dans Sofia nocturne dans cinq taxis dont les chauffeurs entendent et réagissent à la nouvelle. La caméra entre dans le taxi et filme la rencontre de ces citoyens (souvent des diplômés) et de clients pour, ensuite, dans la séquence suivante, pénétrer dans un autre véhicule et continuer la traversée de la ville.
Episodes souvent déconcertants, violents, qui en disent beaucoup sur la société bulgare en proie à une évolution capitaliste qui crée le fossé entre les citoyens. Là encore, aucun espoir sinon une énergie prête à exploser.
Une fin d’année qui s’annonce riche cinématographiquement.
Le film délicat de Naomi Kawase, Hikari (Vers la lumière) sortira seulement début 2018 : Un photographe illustre qui devient aveugle veut continuer à faire des photos. Une jeune femme intervient dans un institut qui établit oralement une description des images de films pour malvoyants qui, eux-mêmes, commentent le travail. Trop d’audio descriptif peut tuer l’imagination. Ce rapport image/cécité est une belle et difficile idée, la caméra essaye de nous entraîner dans la vision du malvoyant.
Ce qui est important c’est l’émotion que doit porter le cinéma donc ne pas étouffer l’image sous les paroles. Le bémol : l’histoire d’amour atténue la beauté du propos.
De l’avis de festivaliers rencontrés, une bonne programmation 2017.
J’ai été longue, comme à l’accoutumée, mais il y a tant de bons moments de cinéma à partager avec des films dont la sortie nationale est proche.

Au prochain festival de La Rochelle 29 juin – 8 juillet 2018.

Odile Orsini

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