Genève 10-19 mars 2017

Dans un monde où rien ne va plus : dérèglement des lois de la guerre, négation des valeurs et des droits humains, 3 jours passés à ce festival sont bien peu pour connaître et réfléchir sur certains aspects. Des éléments géopolitiques trop occultés (guerre au Yémen), des démocraties en danger (Philippines) et des millions de personnes dont on ne parle pas (camps de réfugiés- ouvriers chinois intoxiqués).Chaque thématique est introduite par un film puis, selon le slogan du festival « Ouvrons le débat » : interviennent des personnes du terrain, des représentants d’institutions internationales ou d’ONG.

Ce festival, par le nombre d’entrées et surtout par l’affluence des jeunes (18-25 ans) serait le plus fréquenté des nombreux festivals de Genève et donc une excellente base de discussions, de réflexion et peut être d’engagement. Je choisis d’écrire sur les thématiques qui m’ont le plus marquée tout en regrettant de ne pas mettre en valeur le courage des 4 jeunes photographes de Kaboul dans « Frame by frame » qui nous livrent, en magnifiques images, leur regard sur la vie quotidienne afghane alors que le retour des talibans, destructeurs d’images, est proche.

Jean Daniel Bohnenblust, dans un documentaire courageux « Mineurs au pied du mur », tourné à la frontière italo-suisse, présente le refus de la part de la police d’écouter les éléments qui pourraient permettre une étude du cas de chacun des mineurs non accompagnés. J’admire toujours l’autocritique des Suisses alors qu’en France, le sort des mineurs éloignés de Calais n’est pas pris en compte. Selon le traité de Dublin, un migrant mineur isolé ne peut être renvoyé dans le premier pays atteint et doit être pris en charge par celui où il est arrivé. A Chiasso, la police suisse renvoie, vers l’Italie, ces jeunes sans les interroger.

Le moyen métrage d’Anne Poiret (soutenu par Arte) « Bienvenue au Refugistan »est un documentaire- charge sur le HCR (Haut-Commissariat aux Réfugiés) qui installe de nombreux et immenses camps pour les déplacés (guerres – climat) qui y trouvent sécurité, nourriture, soins mais aucun droit de travailler. Camps élaborés selon des critères occidentaux sans rapport avec la culture des gens accueillis. Sur le terrain, les réfugiés restent des entités abstraites ; on les exhibe seulement pour les visiteurs étrangers dont les pays sont sollicités pour des dons. Des chiffres qui évoquent la grandeur du problème au niveau international : 17 millions de réfugiés et… un réfugié reste en moyenne 17 ans dans un camp !

« Sur nos téléphones et nos tablettes, les doigts de la honte »

Sous le titre « Sur nos téléphones et nos tablettes, les doigts de la honte », une ONG chinoise suit des ouvriers issus de milieux ruraux, travaillant dans des usines qui fabriquent des éléments électroniques pour des multinationales. Des ouvriers sont atteints par des infections graves qu’ils tentent de faire reconnaître comme maladies professionnelles. Empoisonnement lent au benzène lors du nettoyage des surfaces des tablettes. Ce produit qui sert aussi au nettoyage de vêtements pourrait être remplacé par d’autres moins nocifs. Etaient présents comme intervenants un activiste chinois local (leucémie – 23 chimiothérapies) et l’ONG Heather White.

Un forum sur une guerre dont on parle bien peu, « Yémen : loin des regards, la descente dans le chaos », avec 3 films. Pour tenter de nous éclairer des intervenants de valeur : Tawakkol Karman (femme journaliste Prix Nobel de la Paix 2011)- Laurent Bonnefoy (CERI)-Nawal Al-Maghafi(réalisatrice yéménite). Ce festival apporte beaucoup de matière à réflexion.

Au 3ème jour, un document choc. En juin 2016, Rodrigo Duterte est devenu Président des Philippines avec la promesse d’éradiquer la drogue. 6 mois plus tard, 8000 personnes droguées ou présumées droguées ou dealers ont été abattues par la police (autorisée à tirer si elle se sent agressée) ou par des milices payées par la police. « Philippines : tirs à vue sur les dealers », Chloe Remond, journaliste française indépendante s’est embarquée, la nuit, avec la police (l’Etat veut médiatiser son efficacité). Quelque 40 assassinats par nuit dans un consensus silencieux des philippins.

Leila de Lima, sénatrice philippine (membre de la Commission d’enquête sénatoriale) dans une vidéo enregistrée la veille de son arrestation, le 23 février, dénonce avec courage la politique de Duterte et son mépris total des droits. Aucune action judiciaire, on tue ou on emprisonne. Le débat qui a suivi le documentaire a été rapidement ingérable: la rapporteuse spéciale des droits de l’homme aux Philippines a été contrée par des personnes du public défendant la politique de Duterte dans un pays où la drogue est un fléau et regrettant que le pays soit incriminé comme s’éloignant d’un état de droit. Un débat écourté d’une manière choquante.

Cette année le festival invitait des cinéastes importants Bonello, Amos Gitai, Wu Wenguang, Rity Panh(invité d’honneur avec le beau et poétique « Exil »présenté à Cannes 2016). Etait présenté le film « Drum » de l’Iranien Keywan Karimi (condamné à 1 an de prison et 223 coups de fouet).

Un festival qui peut aider à vivre ensemble dans un monde déboussolé.

Prochain festival 9 -18 mars 2018

Odile Orsini

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